« J’aimerais bien entendre une chanson politique d’Ed Sheeran »

Captain SKA cartonne actuellement dans les hit-parades britanniques avec sa chanson contre la Première ministre Theresa May. Le succès de Liar Liar GE2017 leur a valu d’être invités dans nombre de festivals d’été, mais le groupe préfère jouer dans les festivals dont ils se sentent proches. Et ManiFiesta en fait assurément partie.
Christophe Devriendt
Captain SKA est un collectif de sept musiciens et producteurs free-lance qui ont gagné leurs galons auprès, entre autres, de The Streets, Culture Club et Vampire Weekend. Actuellement, de l’autre côté de la Manche, ils cartonnent avec Liar Liar GE2017, une « protest-song » qu’ils ont composée en 2010 à l’adresse du conservateur David Cameron, alors le Premier ministre britannique, mais qui reste tout aussi actuelle dans sa nouvelle version visant la Première ministre Theresa May. Même si les radios – y compris la BBC – ont refusé de diffuser la chanson.
 
Nous avons interrogé le trompettiste de jazz Jake et le guitariste-producteur Peter, deux des sept membres du groupe, sur l’origine de Captain SKA.
Jake. Le groupe a été créé comme une protestation musicale contre la politique d’austérité au Royaume-Uni. Ce message, nous voulions dès le départ le faire passer le plus largement possible par des chansons ska. Ces dernières années, on a aussi composé d’autres morceaux, comme War Crime ou What’s the Point of Nick Clegg ?. Le Liar Liar originel a alors figuré dans les hits de reggae en Grande-Bretagne, mais il est quand même resté inconnu du grand public. Ces dernières semaines, la nouvelle version a été découverte par énormément de gens, même si cela reste très difficile d’obtenir l’intérêt de la presse pour cette sorte de musique politique. En tout cas, c’est ce que nous voulons continuer à
faire. Ces derniers temps, le groupe a aussi clairement atteint une large partie des gens et a désormais énormément de fans. Et on ne peut que s’en réjouir.
 
Et cela, malgré le boycott de la plupart des chaînes de radio.
Peter. Fin mai, après la sortie de Liar Liar GE2017 et son ascension dans les hit-parades, les radios nous ont en effet fait savoir qu’elles ne passeraient pas la chanson à cause de son contenu politique, si peu de temps avant les élections. Nous allons d’ailleurs bientôt sortir un nouveau morceau qui évoque cela, parce que nous n’acceptons pas ce genre de boycott.
Jake. De plus, même via les sites internet des radios, les fans ne pouvaient pas télécharger la chanson. Suite à l’avis négatif du régulateur Ofcom pour contrer Liar Liar, nous avons été boycottés par 140 stations de radio commerciales, qui sinon auraient pu la passer pendant des semaines quatre fois par jour. La nouvelle du boycott a rendu le morceau
bien plus populaire chez les jeunes, mais cela a certainement eu moins d’impact auprès du grand public, ce qui était bien le but du boycott d’ailleurs.

Au sein du groupe, discutez-vous souvent de la politique et de questions sociales ?
Jake.
Oui, c’est surtout moi qui écris les chansons, mais au plan politique nous sommes à peu près tous sur le même longueur d’ondes. Pour nous tous, Captain SKA est d’ailleurs « une soupape politique ».
 
Et ce que vous dites sur scène entre les morceaux a-t-il aussi un aspect politique ?
Jake.
Les textes des chansons sont en eux-mêmes déjà assez politiques (rires). Les concerts ont aussi un aspect « protest parties », que nous soulignons dans nos prestations tant au plan du contenu que du côté dansant et festif. Ce que nous disons sur scène entre les morceaux donne parfois un peu plus d’explications sur les chansons, mais nous ne tenons pas réellement un vrai discours politique.
 
Comment décririez-vous le paysage musical au Royaume-Uni ?
Peter.
Quand nous avons commencé, il n’y avait en fait plus de groupes politiques. Alors que, historiquement – et certainement à la fin des années 1970 jusqu’au début des années 1980 –, nous avions vraiment une tradition de groupes politiques.
Jake. Beaucoup de musiciens sont très peu politisés ou ils n’osent pas prendre de positions politiques. C’est sans aucun doute le cas depuis des années dans la musique commerciale. Actuellement, il y a certes des artistes comme K7-boy, qui intègre des éléments politiques dans sa musique, ou Grace Petry, ou le groupe punk Dream Nails. Mais ce sont des artistes moins connus pour le moment. Les textes des chansons qui figurent dans les hits parlent tous de sexe ou d’amour et ils sont souvent sexistes. Par exemple, j’aimerais bien entendre une chanson politique d’Ed Sheeran ! (Rire.)

Vous touchez surtout un public jeune. Comment les jeunes réagissent-ils actuellement à la politique en général ?
Peter.
Après leurs études, énormément de jeunes ont des difficultés pour trouver un logement et un emploi corrects. Ils sont avant tout les victimes des économies des dernières années. Mais, malgré tout cela, ils croient dans une alternative. Et c’est aussi ce que leur offre le dirigeant du Labour Jeremy Corbyn.
 
Comment était la situation politique ces dernières semaines au Royaume-Uni ?
Peter.
La plupart des gens ne voulaient absolument pas ces élections. Et certainement pas parce qu’au début, Theresa May avait répété qu’elle n’allait pas convoquer de nouvelles élections ! Cela a simplement été froidement calculé, et les gens ont donc vite compris que ces élections tournaient avant tout autour d’une seule personne et non pas de la politique, et encore moins d’une vision ou d’une idéologie.
Jake. Ces dernières années, il y avait aussi très peu de différences entre les mots et actes des Conservateurs et ceux du Labour, qui ont tous les deux mené une politique néolibérale. Mais avec Jeremy Corbyn, c’est clairement une autre vision de société qui a été mise en avant, une alternative positive et pleine d’espoir.
 
Que va-t-il se passer selon vous dans les semaines à venir ?
Peter.
Le plan de May pour obtenir un gouvernement plus fort a volé en éclats et la coalition qu’elle compte former avec le DUP (Democratic Unionist Party, NdlR) sera de toute façon plus faible. Sa propre position est évidemment également affaiblie, ce qui fait qu’il ne sera plus question d’un « Brexit dur ».
Jake. Cela peut aller dans plusieurs directions : continuer comme avant avec le soutien du DUP, ou peut-être le Labour prendra-t-il un initiative, ou peut-être y aura-t-il même de nouvelles élections…